Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants !

Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants !

Ce roman a produit sur moi un effet rare : j’ai eu envie de l’apprendre par cœur pour m’en souvenir partout et en tout temps. L’apprentissage par cœur présente en effet cette particularité de nous faire rentrer dans un texte d’une manière différente de la lecture, dans notre chair, pour ainsi dire.

J’ignore si je le ferai, car c’est un travail digne de Farenheit 451. Imaginer les hommes-livres récitant Ulysse de Joyce m’avait profondément marquée et la seule idée d’apprendre Arrachez les bourgeons tirez sur les enfants ! par cœur me donne l’impression de vouloir gravir le toit du monde en espadrilles.

En attendant de m’y mettre, je vais vous expliquer pourquoi.

Pour son étrangeté.

À plusieurs égards.

Ce texte a été rédigé en japonais, langue dont j’ignore presque tout, mais dont je sais qu’elle appartient à un groupe linguistique qui gère les fonctions langagières et la création du sens différemment du nôtre. Par conséquent, les difficultés de traduction m’en paraissent (à moi qui ne suis pas traductrice) décuplées.

Le résultat ne peut donc être qu’une forme de recréation, un peu comme on le ferait pour de la poésie, avec toute l’étrangeté que provoque l’arrivée d’une image classique dans la langue de départ, ou l’utilisation d’un temps particulier.

Vous me direz que j’enfonce une porte ouverte. Dans le cas de ce roman, les traducteurs Ryôji Nakamura et René de Céccatty ou l’auteur, ou les deux, ont opéré des choix déréalisants qui m’ont happée et m’ont traînée en laisse jusqu’au dernier mot.

Jeux d’aspects

L’utilisation conjointe du passé composé et du passé simple, par exemple, avec leurs valeurs aspectuelles incompatibles en théorie, a d’abord créé en moi un malaise temporel passionnant. Que j’ai réutilisé dans certains de mes propres textes tellement j’étais éprise de ce nouveau jouet. Jongler avec les aspects en tant que lecteur ou auteur est un plaisir que je ne m’étais encore jamais accordé. « Si t’as pas joué avec les aspects avant cinquante ans, t’as raté ta vie » (Ouf, c’est pas passé loin : D).

Et toujours, je gardais cette question à l’esprit : mais comment la langue japonaise utilise-t-elle donc ses verbes pour que les traducteurs soient obligés de recourir à une telle arme stylistique ?

Ce jeu se poursuit sur l’ensemble du roman, s’accordant en profondeur avec le thème mouvant et très baroque du passage à l’adolescence. Et quelle adolescence !

Adolescence

Celle de jeunes garçons d’une maison de correction dans le Japon de la Deuxième Guerre qui fuient les bombardements et sont emmenés par leur éducateur dans un village de montagne dont les habitants les accueillent comme la peste.

Mal nourris, mal vêtus, abandonnés par leurs parents, livrés à eux-mêmes, ils se battent, ils fraternisent entre eux, ils se haïssent, ils se blessent, ils violent aussi, sous le regard du personnage principal, un adolescent qui endosse la narration à la première personne tout en surveillant son petit frère du coin de l’œil.

L’étrangeté de la morale de ces jeunes gens met en lumière celle des villageois, qui s’enfuient dès que des rumeurs d’épidémie surgissent, celles de leur éducateur et du maire du village. Qui a raison, qui a des principes ? Cette question ne se pose pas. Seule la survie compte et elle passe par l’établissement de relations qui oscillent entre le conflit et la solidarité sans cesser jamais d’être les deux à la fois.

« Rien n’est constant que l’inconstance » (comme disait Honoré)

Je me suis surprise à apprécier cette peinture de l’adolescence où tout est en construction et en déconstruction, inconstance et remise en question. La guerre et la peur haineuse qu’éprouvent les villageois pour les jeunes gens rendent encore plus instable la situation.

La langue d’Oé restitue ce baroque avec une élégance brutale. Sa langue recourt à des images inhabituelles, mais aussi justes qu’évocatrices, comme la meilleure poésie. Elles jalonnent presque chaque phrase de ce roman entre deux eaux. L’auteur parle par exemple d’« au-delà des strates d’air dans les ténèbres de la nuit », ou raconte qu’« il se dégageait de leur corps une force d’attraction aussi violente qu’une odeur ».

Le sens oscille lui aussi entre l’horreur des morts, des viols, des souffrances et la beauté de ce qui vit et jaillit dans la guerre et de la pourriture.

Ces images sont-elles banales en japonais ? Mes lectures d’autres ouvrages rédigés dans cette langue ne m’ont pas donné cette impression — il est vrai que je n’en connais qu’une infime partie.

Le travail du termite à l’intérieur de moi

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman, mais je n’ai pas encore assez réfléchi à l’effet qu’il produisait sur moi pour être en mesure d’en dire davantage. Je l’ai lu voilà maintenant plusieurs mois et je sens qu’il chemine dans mon bois comme un termite, prenant son temps. Il me réserve encore des surprises et cette perspective me réjouit.

Un petit avertissement pour ceux que sa lecture intéresserait : certains passages sont d’autant plus violents et choquants que l’expression est splendide. À ne pas mettre entre toutes les mains.

Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants ! Kenzaburo Oé, Gallimard, dans toutes les bonnes librairies.

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