Ici, la Béringie

Ici, la Béringie

Les mauvaises notes obtenues sur des sites de lecture par Ici, la Béringie , premier roman du belge Jérémie Brugidou, m’ont incitée à l’ouvrir.

Depuis quelque temps, je remarque en effet que les bas de classement des lecteurs me procurent bien plus de plaisir que les sommets. Originaux, audacieux, profonds, au style affirmé, ils me nourrissent.

Sous le détroit de Bering

Ici, la Béringie est un roman imaginaire et mystique d’aventure qui parle d’écologie, du rapport à l’animal et aux cultures humaines dans une tresse à trois voix : Jeanne (je), une archéologue qui fait des fouilles préventives en 2050, Hushkins (il), un palynologue qui travaille avec son équipe en arctique au moment de la guerre froide et découvre la preuve de l’existence d’un continent englouti, et Sélhézé (tu), une Qui-collecte, au temps où l’eau menace d’envahir la Béringie.

Ce qui frappe d’abord c’est écriture de Jérémie Brugidou, riche, très individualisée selon chaque personnage et d’une belle puissance évocatrice. On sent que l’auteur, par ailleurs cinéaste, sait regarder et restituer la finesse de ses perceptions.

Trois personnes

Le mélange de trois personnes, Je, Tu et Il, à travers trois époques renforce les langues propres à chacune.

Mais ce qui m’a d’abord touchée, c’est le projet de fond du romancier : restituer une vision en trois dimensions d’un continent disparu et dont on ne sait rien, d’un « terrain » anthropologique perdu à jamais qu’on explore et auquel seule la fiction pouvait redonner vie.

L’évocation de la vie de Sélhézé constitue à ce titre un tour de force très réussi : la présentation des activités quotidiennes de ce peuple perdu et oublié, ainsi que les conclusions et modes de compréhension de cette héroïne maintiennent l’étrangeté-proximité (malgré la distance, ils sont des humains comme nous) de cette culture. Le lecteur a l’impression de lire un texte traduit d’une langue perdue.

De nombreux liens se tissent entre les personnages, au début par petites touches puis de manière plus franche jusqu’à un final dont je ne dirai rien, mais qui restera dans ma mémoire avec ses messages et sa puissance d’évocation.

Écologique, anticapitaliste, anticolonialiste, holiste

Car Ici, la Béringie est aussi un roman engagé, écologiste, anticapitaliste, anticolonialiste et surtout profondément holiste jusque dans sa forme. Là, rien n’est incompatible avec rien, une pierre peut être une personne et les animaux sont liés aux humains, dans ce flux d’énergie qui traverse tout, de la racine au ciel, à la mer et aux corps sans barrière de lieu, d’espèce ni de temps.

Ce roman met en scène l’union de plusieurs forces en présence pour résister à la destruction des paroles, des impressions et des histoires transmises. Le thème de la transmission joue en effet un rôle majeur sous forme de signes et de traces (journaux, papier, empreintes…) autant que par les récits passés d’un humain à un autre. Tout a un sens et tout se tisse, la tresse du trio de départ finit en épissure aux brins multiples.

Ce voyage invite à la relecture, pour le plaisir de savourer les couches qui se cachent entre les lignes.

Et là je me dis que j’ai bien fait de sonder les bas-fonds des classements, le continent englouti m’y attendait avec tous ses mystères, je vous laisse le plaisir de les découvrir à votre tour.

Ici, la Béringie, Jérémie Brugidou, éditions de l’Ogre

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