Sept vues sur les gorges d’Olduvaï, par Mike Resnick

Sept vues sur les gorges d’Olduvaï, par Mike Resnick

Des archéologues extraterrestres

Ce qu’il y a de bien avec les bons textes, c’est qu’ils ressortent la tête de l’eau régulière­ment, comme pour nous laisser une chance de ne pas les rater une fois de plus. Sorti en 1994, Sept vues sur les gorges d’Olduvai m’est passé largement au-dessus. Faute de temps. En 1998, parution en français, dans la revue Galaxies, pareil. Pire : en 2001, dans l’antholo­gie sous d’autres soleils, je ne le vois même pas passer alors que ce type de recueils est précisément ce que je cherche.
Heureusement, j’ai enfin pu me rattraper en 2026. avec la parution, dans une traduction révisée, dans la toujours passionnante collection VHL du Bélial’. Ça m’aurait fait mal de rater ça : des extra- terrestres archéologues (sur moi, ça marche toujours), une humanité éteinte, des artefacts, une struc­ture par analepse et un message sur la prédation à l’humaine. Forcément, je l’ai lu d’une traite. Sans parler du lieu, le berceau de l’humanité, la vallée du Rift, dont l’auteur, Mike Resnick, était familier. Ce qui se voit dans l’ecritire. Neuf extraterrestres « archéologues », appartenant chacun à une espèce différente, explorent les gorges d’Olduvai (situées dans l’actuel parc du Serengeti, en Tanzanie) et y découvrent des objets. L’un des chercheurs est doté d’une morphologie et d’un métabolisme lui permettant de fusionner avec un objet et de vivre une partie de son histoire.
La novella se présente donc comme un fix-up dans lequel une histoire-cadre englobe sept instantanés (enfin, plus ou moins longs) qui tous manifestent l’une des facettes de cette spécificité humaine qu’est le désir de la violence. Son plaisir, aussi, tout à fait incompréhensible pour les extra-terrestres.
Un thème lourd ? Pas quand il est présenté avec clarté et recul. Et puis, ce n’est un scoop, on le sait depuis longtemps que nous sommes des sales bêtes prédatrices assoiffées de do­mination (entre autres).
L’auteur annonce la couleur tout de suite :

« Il s’est approprié les étoiles, a colonisé un million de mondes, gouverné son empire d’une poigne de fer. Il s’est montré sans pitié durant son règne et n’en a demandé aucune lors de son déclin. » (p-8) car les vrais Hommes ne veulent de la pitié des autres, bien sûr.

Ce qui fait tout le sel, à mon sens, de cette histoire gigogne tient à la personnalité de son narrateur. Avec subtilité, Mike Resnick nous le présente comme différent des autres extra-terrestres et discrètement mis à l’écart car il effraie les autres à cause de son « mode d’absorption ». Même si, selon lui, il n’y a pas de quoi. Sa véritable particularité tient surtout à sa fascination pour l’humanité (il dit « l’Homme, le texte ayant été écrit en 1994) dont les « triomphes et [l] es échecs enflamment l’imagination » quelque « quarante siècles après son extinction « .
C’est donc par le prisme de ce narrateur capa­ble de se fondre avec un objet, de le lire, de le ressentir et de vivre littéralement une partie de son histoire que nous conté ce récit. Une sorte d’empathe au degré le plus élevé.
Par conséquent, il n’est pas étonnant, et c’est là que l’histoire prend une coloration un peu différente, que les objets et ce qu’ils portent finissent par laisser une trace sur cet archéologue d’un genre spécial. Au point qu’il doive attendre que l’ « excitation de la découverte soit suffisamment retombée pour qu’ [il] puisse contrôler [s]a structure physique ».

Pour laisser intact le plaisir des lecteurs, je ne m’étendrai pas sur les récits enchâssés. Ils évo­quent différents moments choisis de son histoire où l’humanité manifeste ses spécificités : la cruauté, l’avidité, la prédation, la domination, la bêtise, aussi. Presque les sept péchés capitaux. Et toujours sur fond de réalité plus ou moins historique et agréablement documentée. L’ensemble est équilibré et ne donne pas l’impression d’un catalogue car chaque scène vit le mouvement de la précédente comme les foulées d’un coureur.
J’ai beaucoup apprécié le caractère direct et sans fard de ces scènes qui s’enchâssent dans le récit-cadre et montrent la réalité de ce que sont les humains.

J’y ai retrouvé un peu de l’esprit des Racines du ciel de Romain Gary, pas franchement de la SF mais les deux auteurs auraient eu matière à discussion. Avec cette différence que Gary présente des personnages humains qui, eux, se voilent la face et vont chercher « Pétrarque, Ronsard, Jean- Sébastien Bach » pour redonner son « honneur » à l’humain. Dans cette novella, pas de tentative pour redorer le blason. Pas de grands noms dans les scènes intercalées, seulement des quidams qui ne cherchent même pas à se justifier. Un autre point commun serait l’attention portée (surtout dans l’une des histoires enchâssées), à la faune. Celle-ci fait écho à la courte introduction rédigée par Mike Resnick, introduction qu’il est utile de lire pour mieux comprendre le double sel de cette petite histoire dans l’histoire. Celle-ci est aussi la seule qui soit teintée d’humour, plus précisément d’ironie.

Entre réflexion sur la violence humaine et sur le présent (en filigrane), cette lecture m’a donné envie de la partager. D’où cette petite note rédigée à chaud.
Malgré quelques formulations, des personnages et quelques clichés qui montrent que le texte a été écrit il y a 30 ans, j’ai apprécié le voyage en compagnie de ces archéologues extra-terrestres. Et ça fait toujours du bien de se regarder dans le miroir, même si c’est pour voir qu’on a toujours la même tête patibulaire. Cette novella plaira aux amateurs de SF classique qui apprécient de prendre un peu de recul sur notre espèce et qui aiment nous regarder depuis l’autre bout de la galaxie. D’où notre « melon », même enragé, même viral, a la taille d’une poussière.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *